Un peu d'histoire ...

"  Il existe, précise Glaucon, trois sortes de biens : les uns que nous recherchons pour eux-mêmes, les autres pour eux-mêmes et pour les avantages qui y sont attachés, les troisièmes enfin pour ces seuls avantages.

L'pinion commune range la justice dans la troisième de ces classes.

Quelle est donc, d'après le vulgaire, l'origine de cette vertu ? D'une part l'impuissance où sont la plupart des hommes de commettre l'injustice, et d'autre part la peine qu'ils éprouvent à la subir. Les lois qui ont été dictées par ces deux sentiments, ne sont que de simples conventions ayant pour but de remédier à un état de choses nuisible au plus grand nombre. Mais quelle que soit la gravité des sanctions qu'elles prévoient pour châtier l'injustice, cette dernière n'en reste pas moins conforme à la nature, et ceux qui la peuvent commettre sans danger ne s'en font jamais faute.

Au fond nul homme n'est juste volontairement. Dès qu'il a le pouvoir de mal faire sans crainte, le sage lui-même ne résiste pas à la tentation. Qu'on lui donne licence, comme à ce Gygès dont parle la fable, de se rendre invisible à son gré. On ne tardera pas à se rendre compte que sa conduite ne diffère en rien de celle de l'injuste, ce qui prouve que la justice, pratiquée pour elle-même, n'est que duperie. Cependant, on affecte de la prendre au sérieux afin de ne pas être victime de l'injustice.

L'injuste, d'ailleurs, réalise le chef d'oeuvre de passer pour ce qu'il n'est point : il peut ainsi jouir en toute sécurité des avantages de l'injustice, et bénéficier en outre des honneurs réservés à la justice. Ces honneurs, l'homme vraiment honnête ne les reçoit pas, car étant juste, il ne se donne pas la peine de le paraître.

Considérons le dans sa perfection même, et nous aperçevrons toute l'étendue de son malheur : seul, en butte au dénigrement et à la haine, sans autre soutien que sa vertu, il avance dans la plus pénible des voies ; et parce que réellement il est Juste, on le traite en méchant accompli.

Tandis que son contraire, l'injuste hypocrite, connait toutes les félicités, lui subit les pires ignominies, et, au terme de sa carrière, se voit condamner, comme un criminel, à d'atroces supplices.

Comment après celà, ne pas donner raison à ceux qui placent l'injustice au-dessus de la justice ".

 

Source : La République de Platon (introduction) - Les fausses conceptions de la justice, écrit v. 384-377 av. J-C.

Editions GF Flammarion.